Pétain et Franco des racines communes, des chemins différents


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L’étude des relations entre Franco et Pétain peu évoquées dans les livres d’histoire nous montrent deux militaires issus de la droite conservatrice apparemment proches sur le plan idéologique. Leurs destins se sont croisés dans deux moments forts : tout d’abord au Maroc et ensuite à Madrid quand Pétain devient le premier ambassadeur de France de l’Espagne franquiste. Ils se rapprochent tout deux des puissances de l’axe. Ils prendront cependant des chemins différents dans la guerre.

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13 février 1941. Franco, en revenant de Bordighera, rencontre Pétain à Montpellier. A l’arrière-plan, l’amiral Darlan et Serrano Suñer.
(Photo Ph. Roger-viollet in Bartolome Bennassar, 1995 édition Perrin)

Rencontre et collaboration au Maroc :

Francisco Franco est un militaire « africaniste » qui monte vite dans la hiérarchie militaire grâce à ses mérites de guerre au Maroc. Pétain est un militaire conservateur qui échappe à une carrière professionnelle classique grâce à la Première Guerre Mondiale, aux yeux des Français il est « le vainqueur de Verdun ». Au moment où le lieutenant colonel Millan Astray fonde la légion espagnole en 1920, en s’inspirant du modèle français, Franco sera son adjoint et le chef de la première “bandera”. En 1921 il devient de façon intérimaire le chef de la légion à cause des blessures de Millan Astray. Le 18 juin 1923 il devient officiellement le chef de la légion. Franco et Pétain se retrouvent pour la première fois le 28 juillet à Ceuta, à l’occasion de la rencontre entre le dictateur espagnol Miguel Primo de Rivera et le général Pétain, chef des opérations militaires contre Abd-el-Krim. Franco participe à l’opération militaire conjointe franco-espagnole à Al-Hocéima. Pétain est le chef des forces françaises dans la lutte contre les rebelles du Rif. Le 8 septembre 1925 le colonel Franco participe avec l’avant-garde au débarquement sur la plage de la « Cebadilla » dans la baie de Al-Hocéima. Le 6 février 1926 Pétain signe à Madrid le traité militaire franco-espagnol contre les rebelles du Rif ; pendant les combats des armes chimiques ont été utilisées contre les Rifains. La même année à l’Alcazar de Tolède, Alfonso XIII honore Pétain de la Grande Croix du Mérite Militaire. Franco est présent. En 1930, Franco est le chef de l’Académie Militaire de Saragosse. A cette académie, le 26 juin, André Maginot, Ministre Français de la Guerre, honore Franco, à l’initiative de Pétain, comme Commandeur de la Légion d’Honneur, pour son comportement lors du débarquement de Al-Hocéima. A Maginot il dit : “Votre organisation est parfaite. Entre toutes les écoles militaires de l’Europe la vôtre est sans aucun doute la plus moderne » [1] Maginot invite Franco à visiter l’Ecole de Saint-Cyr ce qu’il fait le 30 novembre 1930.

Pétain premier ambassadeur de l’Espagne franquiste

Le 28 février 1939 la France et la Grande Bretagne reconnaissent le gouvernement de Franco. Le 2 mars 1939 Pétain est désigné comme premier ambassadeur de France de l’Espagne franquiste. Le 20 mars il présente ses lettres de créance à Burgos alors capitale de l’Espagne nationaliste. La guerre civile s’achève le 1er avril 1939. Madrid devient la capitale de l’Espagne de Franco. La nomination de Pétain comme ambassadeur fut très controversée en France. La droite va saluer cette décision et va insister sur les relations personnelles qui se sont nouées entre les deux militaires pendant la décennie de 1920 au Maroc. Seul le Colonel de Gaulle porte un regard critique en déclarant : « Un maréchal de France accepter ce poste ! Le maréchal est gaga ! ». La gauche est hostile à cette nomination. Léon Blum signale dans “Le Populaire” : « Le poste le plus noble, le plus humain de nos chefs militaires ne se trouve pas aux côtés de Franco ». Franco a toujours considéré que l’armée était la « colonne vertébrale de la patrie ». Comme le souligne l’historien Bartolomé Bennassar : « Il aura toujours plus de considération pour les hommes politiques étrangers dès lors qu’ils procèdent de l‘armée » (Pétain, Eisenhower, Nasser, de Gaulle)” [2]

Franco apprécie la nomination de Pétain, bien qu’il n’ait pas oublié la position de la France pendant la Guerre Civile. Serrano Suñer signale : « C’est lui seul qui a su gagner notre sympathie ». Franco demande à Pétain de rapatrier l’or de la Banque d’Espagne que le gouvernement républicain avait déposé en France ainsi que des peintures du Musée du Prado. Le 24 juin 1939 le Conseil des ministres français, sur la proposition de Paul Reynaud, alors Ministre de Finances, accepte le retour de l’or. Pétain est apprécié comme ambassadeur il va donner l’image d’un bon négociateur.

Pétain et Franco face à la victoire de l’Axe

En Mai 1940 Pétain quitte l’Espagne appelé par Paul Reynaud. Plusieurs auteurs affirment que Franco lui déconseille d’aller en France, il déclare : « Ne donnez pas votre nom a ce que d’autres ont perdu ». [3] Pour Franco il appartient à ceux qui ont perdu la guerre d’en assumer l’échec. Quelques britanniques pensent qu’ils peuvent obtenir des conditions de paix plus avantageuses s’ils négocient avec l’Allemagne avant la déroute finale de la France. Mussolini pourrait être l’intermédiaire et il recevrait, par son intervention, Malte et Gibraltar. Mussolini pourrait négocier, après, avec Franco, le futur de Gibraltar. Quand Pétain forme son gouvernement le 17 juin 1940 celui-ci prend contact avec l’ambassade d’Espagne avec l’intention de faire intervenir Franco devant Hitler. Comme Franco, Pétain va devenir dans la pratique un dictateur. Les Espagnols ne voulaient pas que la guerre arrive jusqu’à leur frontière et Franco a proposé à Hitler sa médiation avec Pétain. Le 19 juin 1940 Badouin envoi à l’ambassade d’Espagne la liste des représentants français qui vont négocier l’armistice.

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23 octobre 1940. Rencontre Franco-Pétain à Hendaye. On croit alors que l’Espagne s’engagera au côté de l’Axe.
(Photo Ph. Roger-viollet in Bartolome Benassar, 1995 édition Perrin)

Le 23 octobre 1940 Franco s’entretien avec Hitler, à Hendaye, en présence de son ministre des affaires étrangères Ramón Serrano Suñer et comme prévu dans le plan élaboré par Serrano Suñer, il formule auprès d’Hitler quelques demandes territoriales dans le but d’étendre l’Empire colonial espagnol au nord de l’Afrique en réclamant des territoires appartenant à l’Empire français. Hitler aurait dit que même s’il a vaincu la France, il compte au moment opportun dessiner avec elle le Nouvel Ordre Européen et qu’il ne veut prendre aucun engagement avant son entretien avec Philippe Pétain. Franco affirme qu’il est un ami fidèle du Maréchal et qu’il ne veut en rien lui porter préjudice. En juillet 1941 l’Amiral Darlan autorise l’organisation d’une légion sur le modèle de l’Espagne de Franco qu’on va envoyer lutter contre les soviétiques. Le gouvernement de Vichy n’avait aucune sympathie pour les réfugiés espagnols, il a facilité le travail des représentants du gouvernement de Franco, en France, mais il ne souhaitait pas les livrer au gouvernement de Franco. Les Allemands vont cependant renvoyer en Espagne quelques dirigeants républicains importants. La Gestapo arrête et envoi, le 29 août en Espagne Louis Companys qui avait été le président de la « Generalidad » en Catalogne. Il fut fusillé au Château de Montjuic, à Barcelone, le 15 octobre 1940. Avec Companys la Gestapo conduit en Espagne Julian Zuazagoitia qui avait été ministre socialiste qui fut lui aussi fusillé au cimetière de l’Est à Madrid. La Gestapo conduit aussi en Espagne Cipriano Rivas Cherif, le beau-frère de l’ancien président de la République Manuel Azaña qui va rester pendant six années dans la prison de “El Dueso”. De retour de son entretien avec Mussolini à Bordighera, Franco va s’entretenir avec Pétain à Montpellier le 13 février 1941. La presse de l’époque est couverte de propos propagandistes à caractère anticommuniste et antidémocratique. Les deux chefs militaires ont parlé du sort des républicains espagnols qui étaient en « zone libre ». Pétain n’avait aucun intérêt à les garder. Les envoyer en camp de travail en Allemagne était pour lui une solution commode. Pétain admire le franquisme, mais il n’approuve pas la manière dont Franco s’est emparé du pouvoir. Pétain sympathise avec les méthodes de Musthapha Kemal en Turquie, de l’Amiral Horthy en Hongrie ou de celles de Franco, mais il semble plus proche du dictateur Portugais Oliveira Salazar. Comme Salazar et Franco, Pétain est farouchement anticommuniste. Pétain ne souhaite pas créer un parti unique comme la phalange espagnole et Salazar n’ont plus. Pétain a eu des liens privilégiés avec les protagonistes des récentes dictatures espagnoles. Il a collaboré avec Franco et avec Miguel Primo de Rivera au Maroc. Leurs idéologies, même si elles sont différentes s’appuient sur les mêmes principes conservateurs, catholiques, anticommunistes, antilibéraux, elles s’enracinent dans les traditions du monde rural. Leur idéologie est répandue dans de larges secteurs des armées coloniales de l’époque.

Les deux dictateurs vont prendre des chemins différents...

Il convient de signaler les différents intérêts coloniaux. L’Espagne voulait étendre son empire colonial en Afrique, au détriment de l’Empire colonial français, ce qui était contre la volonté de Pétain. L’Espagne de Franco comme la France de Pétain collaborent avec les puissances de l’Axe, mais Pétain sera au fil du temps de plus en plus lié avec les puissances fascistes. Franco va s’en éloigner, sans changer ses principes fondamentaux, son régime va se prolonger pendant trente ans après la Seconde Guerre Mondiale.

José Antonio Ruiz Gómez et Daniel Micolon
Professeur espagnol et français d’histoire en section internationale espagnole au Lycée Marseilleveyre.


[1Bartolomé Bennassar. Franco. Perrin 1995. Page 60. 1.

[2Bartolomé Bennassar. Franco. Perrin. 1995. Page 32.

[3Marc Ferro. Pétain Fayard. 1987. Page 7.


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