Action missionnaire et conversions dans l’Algérie coloniale.

mercredi 2 octobre 2002
par  Karima Direche Slimani
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quelques clés pour une histoire occultée.

Il s’agit d’aborder l’histoire de la colonisation en Algérie par un de ses aspects les moins connus sinon les moins balisés : la mission catholique et les conversions de musulmans au christianisme. Si cette réalité historique peut sembler être un épiphénomène de l’histoire coloniale (car elle a concerné quelques milliers de personnes tout au plus et dans des espaces très localisés), elle permet, cependant, d’éclairer de manière originale les pratiques coloniales dans toutes leur complexité : l’élaboration d’un discours historique et idéologique qui légitime la politique d’évangélisation, la reconstruction de l’histoire d’un peuple (en l’occurrence, l’histoire du peuple berbère), l’ambiguïté des rapports entre pouvoir colonial et Eglise catholique dans un contexte de Troisième République, les enjeux de la scolarisation dans une colonie de peuplement. Tous ces éléments vont apparaître, à grande échelle, dans toute leur intensité et dans toute leur force et permettent à l’historien d’apporter une analyse plus nuancée et moins désincarnée de l’histoire des acteurs des sociétés coloniales. Car il s’agit d’une approche d’histoire sociale de la colonisation et des interactions entre colonisateurs et colonisés.

- Une de mes thématiques de travail s’inscrit dans le contexte de l’histoire coloniale algérienne et s’attache à étudier un de ses aspects les moins connus : l’articulation des rapports entre colonisation et évangélisation entre 1873 et 1950 et l’étude à la fois historique et sociologique de la constitution de communautés catholiques indigènes dans les régions berbérophones comme la Kabylie et sahariennes comme les oasis de Touggourt, Ouargla, Ain Salah ... où l’action des missionnaires a été importante et souvent déterminante dans l’émergence d’une élite sociale et intellectuelle.

- Mon travail en cours est de comprendre les modalités de conversion d’autochtones musulmans au catholicisme et de reconstituer l’existence du groupe de Kabyles chrétiens apparu dans le courant des années 1880. Ces conversions sont le résultat de la présence en Kabylie des pères blancs qui ont développé un activisme missionnaire centré autour des actions scolaires caritatives et médicales. Les liens entre la colonisation et la mission demeurent indéniables : nous sommes dans la même solidarité et des valeurs communes de civilisation. La mission a été le complément « culturel et humain » (au sujet de l’humanisation de la colonisation par les actions missionnaires, il y aurait beaucoup à dire) de cette colonisation et elle s’est toujours présentée comme une des manifestations de supériorité de l’Européen ou de l’homme blanc. Je me limiterai, dans cette communication, à la présence missionnaire en Kabylie car les éléments et les informations sont suffisamment importants pour proposer un tableau global d’analyse.

Plan de la communication

Charles de Lavigerie et la fondation des Pères Blancs.
Colonisation de l’Algérie et présence missionnaire.
Pourquoi la Kabylie ? Le mythe kabyle et son instrumentalisation.
Conditions historiques et sociologiques de la Kabylie à la fin du XIX ème siècle.
Les actions missionnaires en Kabylie : de la charité chrétienne à l’empathie culturelle.
Ecoles missionnaires : orphelins et fils de notables. Orphelinats ou espaces scolaires ?
Dispensaires et pratiques thérapeutiques : guérir les maux du corps et sauver les âmes.

Problématique

Le développement et la figure du missionnaire et l’évolution de son discours (aussi bien en termes d’évangélisation que de rencontre avec la société kabyle) aux XIXème et XXème siècles. Les pères blancs ont été des acteurs sociaux incontournables dans l’histoire de la Kabylie dès leur installation en 1873. D’abord figures du prosélytisme missionnaire (ressusciter le christianisme berbère et instrumentaliser le mythe berbère en renforçant son aspect fortement assimilationiste), ils se sont confrontés brutalement à l’âpreté et à la complexité de la société kabyle. La rudesse du terrain berbère en cette fin du XIX ème siècle a bousculé sinon remis en question toutes les représentations que l’on pouvait projeter sur une société indigène dans un contexte colonial. Nous savons que l’apostolat catholique ne s’exerçait qu’à des conditions précises de connaissances élaborées et travaillées de la langue et du code social et culturel du groupe parmi lequel les missionnaires s’installaient (faire une note). En trois quarts de siècle, les Pères Blancs sont devenus les spécialistes reconnus d’un monde berbère peu étudié car cantonné à une oralité marginalisée sinon méprisée. Ils sont parmi les premiers à établir par écrit tout un pan de la culture littéraire et poétique kabyle en dépassant largement le strict intérêt ethnographique Leurs travaux conjugués à un éveil de la conscience identitaire berbère ont participé à la dynamique de valorisation linguistique et identitaire interne à la société kabyle qui a stimulé par la suite des générations entières de militants berbères. Acteurs d’un activisme missionnaire puis promoteurs brillants de la culture berbère (appréhendée jusque là par des prismes déformants),. Cette curiosité et la production scientifique qui en a émané dépassent largement ce pourquoi elle était sensée servir : une meilleure connaissance pour une meilleure évangélisation !
Du mépris (ou de la condescendance ou de l’arrogance) à l’empathie, les missionnaires ont connu une véritable « révolution mentale » qui leur a permis d’ailleurs de s’ancrer de façon positive dans l’histoire de la Kabylie. Elément de l’altérité la plus exotique et la plus agressive, le missionnaire renverse la tendance en s’intégrant dans le paysage kabyle et en y devenant un élément familier. Qui est le plus acculturé des deux ? Le groupe d’individus kabyles ciblé pour la conversion ou le groupe de missionnaires immergé dans la société kabyle ? La question mérite d’être posée. D’autant plus qu’on constate un abandon progressif des représentations évangéliques idéalisées et reconstruites, un regard distancié des Pères Blancs sur les positions de leur propre hiérarchie et une évolution de leurs fonctions, principalement autour de l’idée de conversion.

Karima Direche Slimani.


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